Ailleurs... avec vous. Je quitte une vie, en démarre une nouvelle. Mais, encore et toujours, avec vous dans mes bagages. Bienvenue !
Ou "même les belles choses ont une fin"...
Mon écran, mon clavier, ma catharsis. Autant tu tais ta souffrance au quotidien, par égards pour l’autre qui n’a cure de tes problèmes, autant une fois de retour chez toi, bien caché dans ta chambre, tu t’abandonnes avec une délectation cynique à déverser tes soucis sur Microsoft Word, comme si quelqu’un allait finalement te répondre quelque chose du style « mais oui tu as bien fait » ou « ne t’inquiète pas, ça va aller mieux d’ici deux semaines, sûr, promis juré ». Cet espoir absurde de rencontrer un réconfort par l’écriture me pousse donc à venir, une fois encore, vider mon sac ici, parce que le simple acte lui-même est bénéfique, cathartique.
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« La vie est belle » chantent les poètes, mais y croient-ils eux-mêmes ? Peut-être pensent-ils que le simple fait de le dire a un effet performatif, et que le fleuve de boue qu’ils charrient se transformera soudainement en un merveilleux arc-en-ciel fleuri. Parce que, véritablement, la vie n’a rien de beau. Je dirais même plus qu’elle est d’un cynisme atroce, donnant d’une main et reprenant de l’autre[1]. Je n’ai pas inventé la notion d’ « espoir cruel », je l’ai vécue, comme tout le monde (et, désolée, ça ne me rend pas plus joyeuse de savoir que je ne suis pas la seule à m’être faite avoir).
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C’est vrai, pourtant, tu le sais au fond de toi : cet espoir est déraisonnable. Je dirais même plus : absurde. Franchement, qu’est-ce que tu espérais réellement ? Que vouloir quelque chose très très fort le ferait apparaître immédiatement ? Bravo, tu as résolu la faim dans le monde alors ! Non mais, sérieusement !! Qu’est-ce qui t’a fait croire que les beaux jours d’hier n’appartenaient pas à un passé heureux mais révolu ? Comment peux-tu ne serait-ce que te persuader que c’est possible ? Idiote ! Comme dirait l’autre « Le matin tu te lèves, et tu mets un coup de pied au cul[2] » ; traduction : bouge-toi et arrête de vivre dans tes souvenirs.
Pourtant, on s’arrête souvent pour lorgner dans le passé. A tort, d’ailleurs, le plus souvent. « C’était le bon temps » : cette phrase résume à elle-même tout le nœud du problème. Il suffit que tu aies été heureux un temps, et tu te crispes autour de cet acquis-qui-n’en-est-pas-un, qui n’est pourtant qu’un instant t, complètement ancré dans son temps et inintelligible ne serait-ce qu’un mois plus tard. Mais pourtant, tu t’escrimes à croire que cet instant était le plus beau de ta vie, tu voudrais le revivre, encore et encore, alors qu’en toute honnêteté, si tu avais vraiment la possibilité d’y revenir, tu le vivrais bien différemment, et sans doute beaucoup moins bien. Comme l’adulte regrette sa jeunesse, le salarié regrette sa vie d’étudiant, le mari sa vie de célibataire, le parent son enfant parti.
Ah ah ah ! Mais si tu y réfléchis deux secondes, tu vois bien que tu n’en voudrais plus
de tout ça ! Cher adulte, rappelle-toi les frissons de la jeunesse, incertaine de tout, ignorante, bête, instable ; cher salarié, rappelle-toi cette dépendance financière, cette honte
de vivre aux crochets de tes parents, qui se serrent la ceinture pour que tu puisses dépenser leur argent en boisson études ; cher mari, rappelle-toi ce vide dans ton lit, ces soirs
où tu cherchais de la compagnie mais ne trouvais que âmes sans essence ; chère parent, te relèverais-tu vraiment en pleine nuit pour donner le biberon à ton môme geignard ?
Repasserais-tu tes mercredis à balader tes mioches d’un bout de la ville à l’autre ? Que tu as la mémoire sélective ! Que tu réinventes l’histoire !
Y’a pas plus malheureux qu’un quidam qui regrette sa vie d’avant : cette impression persistante que le meilleur est derrière toi (à ce propos, chers adultes, arrêtez de bassiner les étudiants avec vos phrases à la con style « c’est la plus belle période de votre vie ! », parce que sinon autant se tirer une balle à la remise des diplômes…), que rien ne sera jamais mieux, que ta vie est foutue, que tu ne te lèves le matin que pour préparer ton café… Mais avance mince, avance !
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Comme dit précédemment (Nos racines), notre mémoire et nos souvenirs sont autant de pierres d’ancrage qui te disent qui tu es mais peuvent aussi t’empêcher d’avancer. Mais tout ça, tu le sais, depuis le temps. Tu l’as imprimé, t’en parles même souvent avec tes potes en rigolant de ta propre folie. Alors, d’où vient cette fichue nostalgie qui te cloue au sol et te fait pleurer le soir tard dans ton lit ? Pourquoi nos épaules pèsent-elles si lourd que l’on doive les courber encore un peu plus chaque jour qui passe, sentant le poids des regrets, des occasions manquées, des erreurs ? Pourquoi ne peut-on pas s’en débarrasser tout simplement comme d’un vieux manteau, le reléguant au placard étiqueté : « c’était cool, mais je suis sûr que je vais trouver mieux » ?
Mais parce que tu as la trouille pardi ! Comme l’écrit si bien Kundera[3], l’insoutenable légèreté de l’être c’est de savoir que ta vie ne va jamais se répéter, que tu ne sauras jamais si tu as bien fait, que tu n’as pas droit au brouillon : tout ce que tu fais, tu ne peux y revenir, et d’ailleurs à peine l’as-tu fait que cela appartient déjà au passé. Aussi, tu crèves de peur de mal faire, de graver dans la roche pour l’éternité des actes malheureux, que tu regrettes déjà. Pourtant, tu n’y peux rien : tu n’as pas de recul sur ta propre histoire, tu vis dans l’instant présent et l’avenir est en bute à tant de « et si… » que tu ne peux le prévoir. Alors, tu as les foies de faire moins bien, car après tout, ton seul bagage, c’est ce que tu as déjà fait. Tes seules réussites certaines sont les réussites passées, et elles sont autant de menaces d’un « tu ne feras jamais mieux ».
Pourtant, pourtant, le seul moyen d’avancer, c’est de mettre un pied devant l’autre. Mais cela implique de ne pas craindre l’avenir et de ne pas idéaliser le passé.
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Moi, j’avoue, je l’idéalise totalement. Pour dire vrai, je n’arrive pas à me départir de cette idée (fausse, fausse, archi-fausse) : mes plus belles amitiés, ce sont mes amitiés d’enfance, mes plus belles entreprises, c’était la musique avec vous, mes plus beaux bonheurs, c’était ma famille réunie, mon plus grand amour, c’était Paul. Le reste, c’est du pipi de chat, du déjà-vu, du même-pas-intéressant, du réchauffé. Le reste, c’est de l’accessoire, parce qu’il faut bien vivre et se lever le matin. Mais le plus important, tu crois le tenir bien au chaud au creux de ton cœur, l’essentiel tu le penses gardé bien précieusement et pour toujours, acquis.
Toutefois, tu te trompes profondément. Je me trompe profondément. Et j’en ai payé le prix. Je vous ferai grâce des détails intimes qui me dérangeraient autant que vous d’être déballés ici, mais je vous assure que j’ai payé le prix de la nostalgie. Et il m’a fallu une énième gamelle pour m’en rendre compte.
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Bon, passons donc à la conclusion, résumons, ouvrons le débat (en bonne tradition IEPienne). Regarder trop derrière, ça craint un max. Avoir les chocottes de ce qui va arriver, pareil. Se lamenter sur le présent, c’est dix fois pire. Alors, que te reste-t-il, pauvre chose ? Dans tout ce bazar, que retiens-tu ? Je crois que j’ai l’embryon d’un début de tentative de réponse : assumer une fois pour toutes ton passé. Dépasser les regrets qui te pourrissent l’existence. Et admettre, enfin, que c’est la fin d’une époque. Que cette époque, c’était toi de 19 à 21 ans, que tu as aimé et été aimée parce que tu étais telle quelle à ce moment t, au qu’aujourd'hui à t+1, tu n’es plus la même, vous n’êtes plus les mêmes, et que souffler sur des cendres froides, pleurer cet amour perdu, te lamenter sur ces jours heureux, c’est plus que contre-productif ; c’est te condamner à faire de toi un être gris et triste, en deuil perpétuel, nostalgique d’une époque qui est définitivement terminée et qui ne recommencera pas. Et rien ne te dit que demain ne sera pas mieux qu’aujourd'hui… (BE OPTIMIST)
Alors, fais la paix avec ton passé, regarde-le dans les yeux en lui avouant franchement ton mal de vivre actuel, et tu t’apercevras que le simple fait de dire les choses « au passé », c’est déjà les mettre au placard, en sortir apaisé, et avancer. Comme quoi la performativité n’est pas qu’une vue de l’esprit…
Après, je dis ça, je ne suis même pas sûre d’y arriver. Mais au moins, j’ai envie que ça fonctionne. C’est déjà ça, non ?
Sarah*, nostalgique anonyme
[1] NdA : même si, nous sommes d’accord qu’il y a toujours plus malheureux que toi, ce n’est pas pour autant que tu n’as pas le droit de te sentir malheureux.
[2] Dicton de la coloc-de-la-mort-qui-tue (je sais, nous sommes de grandes philosophes).
[3] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, 1984