Ailleurs... avec vous. Je quitte une vie, en démarre une nouvelle. Mais, encore et toujours, avec vous dans mes bagages. Bienvenue !
Ces racines qui nous retiennent, nous aspirent, nous lient les chevilles à jamais ; ces sourires qu’on croit connaître, qu’on retrouve un peu à chaque fois mais qu’on oublie un peu quand même ; ce retour aux sources, mais quelles sources ?
Peut-on définir quelqu'un sans définir d’où il vient ? Le comprendre sans interroger son enfance ? L’entendre sans connaitre ses amis de toujours ? Les jours passent sans se ressembler, s’égrènent d’un tempo indolent mais narquois, te rappelant comme l’oubli est illusoire. Tu ne laisses rien derrière toi, tu traines au contraire tes casseroles, cacophonie aux airs archi connus, prenant parfois la forme d’un vieil air de Nirvana tant écouté au collège qui te rappelle à toi-même. La madeleine de Proust est plus qu’un mythe, elle est un leitmotiv.
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Revenir « chez moi » c’est tout d’abord remettre les pieds dans une région qui m’a vue naitre, un symbole géographique que je suis presque tentée de fuir. Quand on veut avancer, ne doit-on pas couper ses liens ? Comment mettre un pied devant l’autre si l’on ne peut s’empêcher de regarder en arrière ? Pourquoi en revient-on toujours au même point ? Je parle bien de ce point sur la carte, ce lieu, ces endroits (ce qui implique donc des envers ?) qui me fascinent et m’effraient à la fois.
A chaque déménagement –et vous savez que j’en ai quelques uns à mon actif ces temps-ci– je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine répugnance devant cette accumulation de matériel, symbole d’un mode de vie consumériste, effréné, insatisfait, insatiable ; car, enfin, il nous manque toujours quelque chose, d’autres l’ont déjà dit bien mieux que moi. Comment peut-on s’attacher à des murs, à des meubles, à des bricoles quoi ? Des trucs que l’on jette dès que l’on change de logement, mais qu’on est pourtant heureux de retrouver à chaque retour, comme si cela nous rassurait sur la pérennité de certaines choses ici-bas –oui, ça au moins, ça ne change pas... Pourquoi est-on si effrayé à l’idée de tout perdre ? Comme s’il nous fallait quelque chose de solide et concret auquel nous raccrocher, une assise fondatrice d’un soi, qui expliquerait ceci et excuserait cela, comme si ce moi n’était qu’une accumulation de moments passés à des endroits précis, et que le simple fait de les éradiquer nous réduirait à néant. Perdre sa maison serait se perdre.
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Pourtant, alors qu’aujourd'hui je reviens pour la première fois depuis ce déménagement crucial dont le récit vous a tous tiré des larmes (j’en suis désolée et fière à la fois), je me sens quand même « chez-moi ». Pourtant je dors sous un toit inconnu, mais le miracle s’est produit tout de même ; et sans m’en rendre compte, je l’avais craint. Ces lieux, qui ont accueilli tant de vies différentes avant moi et qui en accueilleront tant après ma disparition, ne recèlent qu’une petite partie de la vérité.
Construire un foyer, s’escrimer à la rendre douillet et personnel, tout ceci ne remplacera jamais la chaleur des sourires qui t’accueillent, les phrases simples jetées après le dîner « c’est bon de te revoir », ou les embrassades amicales et sincères distribuées avec largesse. On aime donner à sa vie une représentation tangible, mais cette réalité reste un masque qui ne détient aucune vérité : ce qui me fait moi, c’est vous. Les rencontres, prolongées ou pas, construisent cette image de moi que je balade en permanence, que je propose à chaque nouvel arrivant dans ma vie et qu’il contribue lui-même à bâtir. (J’aime pas la guimauve et les phrases dégoulinantes de bon sentiment, je constate, c’est tout.) Je constate que je n’existe pas si vous ne me connaissez pas, si vous ne me regardez pas, si vous ne me proposez pas à moi-même comme vous le faites chaque jour qui passe. Une pomme qui tombe d’un arbre sans que personne ne l’entende fait-elle toujours du bruit ? Si vous n’étiez pas là pour me renvoyer le miroir de ma propre existence, existerais-je toujours ? Y’a-t-il un moi-même sans autrui ? J’aime plus l’amour, mais l’amitié est un tel moteur de ma vie que je n’en reviens toujours pas moi-même de cette force qui me pousse en avant, me forçant à me dépasser un peu plus chaque jour.
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Néanmoins, cette même force d’inertie s’emballe parfois, la fuite en avant se poursuivant, toujours plus endiablée, et je me retrouve alors à courir par quatre chemins, le cœur en bandoulière, avec un seul objectif : m’en aller. M’en aller loin des lieux connus, des personnes connues, des miroirs dans lesquels je me reflète. Certains se cherchent en partant, moi je cherche à me perdre, à fuir ce moi-même qui me pèse ; en voyageant, je veux quitter mon costume, me débarrasser de mes frasques et porter un regard neuf sur ce qui m’entoure, un regard vierge, libéré de mon environnement, environnement que je balade « ici » en permanence. Cet ici, c’est pourtant le mien, le vôtre, il me correspond comme jamais rien ne me correspondra plus ; mais il est entaché de déterminismes, de tâches indélébiles, d’héritages non désirés, de casseroles.
Ailleurs, il y a cette promesse enivrante du neuf, de l’inédit, de l’inattendu. Kundera a pourtant parlé de l’insoutenable légèreté de l’être, à présent je verrais plutôt une pesanteur insupportable qui tatouerait à jamais chacun de mes pas et les marquerait d’un sceau indélébile : ce que j’ai été, ce que je suis, ce que je dois donc être. La nostalgie du "bon temps" qui semble m'empêcher de jamais connaitre mieux désormais ; alors, forçons le destin, forçons ce "mieux", allons à sa rencontre.
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Echapper au déterminisme, une utopie ? Est-ce même souhaitable ? Je suis pourtant actuellement déchirée entre la tendresse infinie pour ce chemin que nous avons parcouru ensemble, et le désir impérieux de poursuivre ma route seule, afin d’en revenir plus complète, plus moi. Un défi que je sais impossible à relever, mais que je me dois d’au moins tenter, car ailleurs je me construirai différemment, et j’y trouverai la force de revenir.
Il y aura donc certainement un été passé à l’étranger, et je réfléchis à une année « sabbatique » après l’IEP, en service civique pourquoi pas. Ce que j’y trouverai, je ne le connais pas encore, mais ce que je fuis, je le sais très bien.
Ma madeleine de Proust ? Ces chants de Musique à la Carte, chants qui ont rythmé mon enfance, que je fredonne toujours aujourd'hui et qui m’habiteront longtemps encore.
S.