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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 00:44

P1030220.JPGNational AIDS Memorial Grove,Golden Gate Park, San Francisco, California

Memorial dédié aux victimes du SIDA


Je ne sais pas si c’est la fin des cours qui me donne envie d’évoquer ce sujet, mais il est vrai que je viens de m’apercevoir que je ne l’avais jamais évoqué ici alors que j’en parle toute la journée depuis maintenant plus d’un an. Peut-être, me direz-vous, est-ce parce qu’aujourd’hui est le dernier jour de TOUTE ma vie et que je vais devoir, sous très peu, me frotter à la vie professionnelle et à ses réalités. Et donc affronter ce cheminement si stressant, j’ai nommé : la recherche d’un travail.


Maintenant que nos profs ne sont plus là pour nous dicter nos devoirs, sur qui vais-je pouvoir cracher allégrement lorsque les choses foirent ? La réponse est simple : sur moi-même. Dur constat, je vais désormais être le maître (la maîtresse !) de ma propre destinée selon l’expression consacrée, et voler de mes propres ailes… ou me les brûler méchamment, qu’en sais-je ?! Des perspectives effrayantes se dessinent : chômage ou boulot inintéressant, dans un coin moche et reculé, mal payé… La question se dessine donc : après 20 ans d’école, dont 5 années d’études supérieures et 2 à se spécialiser, que va-t-il se passer ?


C’est ici que je me dois de placer cette citation qu’on a rapportée à mes oreilles mercredi dernier : lors de son passage l’année dernière à l’IEP, M. Chevènement aurait commenté ma spécialité auprès de notre directeur selon ces mots « Mais vous allez réussir à leur trouver un boulot, à ces étudiants du master "Politique, Discriminations, Genre" ? ». Merci Jean-Pierre, c’est vrai qu’on avait attendu ta remarque si pertinente pour commencer à s’en inquiéter. Cependant, j’avoue que cette question s’impose aujourd’hui à moi avec impériosité, et que je dois bien y répondre. Parce que c’est vrai, en fait, lutter contre les discriminations, c’est beau, c’est chouette, mais pour quoi faire, au juste ?


Lors d’un travail de groupe réalisé cette semaine, nous avons commencé à élaborer quelques réponses aux inconvenants qui pourraient avoir l’audace de nous poser cette question. Je vous cite quelques perles dont je ris encore :


- Mais travailler pour les droits des femmes, à quoi ça sert en fait ?

- Oh, à faire joli (avec la voix sucrée qui va avec).

 

Ou :

 

- L'égalité, mais pourquoi concrètement ?

- Ben on m’a aussi proposé de travailler pour l’inégalité, alors c’est vrai, j’ai hésité, inégalité ou égalité ?

  

 

Etc. Je sais, ça vous laisse un petit goût d’inachevé, je botte en touche, je sais, je sais. J’en viens donc à la deuxième remarque qu’on a pu me faire également cette semaine, à savoir : « mais tu ne trouves pas ça communautariste de bosser pour une minorité ? Tu ne trouverais pas plus exaltant et somme toute plus pertinent de bosser pour l’ensemble de la société, pour l’intérêt général ? ». Ici, je dois avouer que j’ai changé mon discours. Disons que je suis toujours aussi farouchement attachée à cette grande idée républicaine d’égalité, mais qu’en un an, j’ai largement eu le temps de prendre conscience qu’on nous vendait du flan. Certes, il est plus exaltant et transcendant de tendre vers un projet commun de société, où nous serions tous attachés aux mêmes valeurs droitsdel’hommiste, universelles et fédératrices, mais il arrive ce moment fatal où les vraies questions se posent : mais en fait, ces valeurs républicaines, c’est quoi ? Et qui les pense, qui les applique au quotidien ? Malheureusement pour nos valeurs humanistes, en l’état actuel des choses, l’image du citoyen idéal est un homme, blanc, hétérosexuel, français « de souche », bourgeois. Voici les valeurs qui sous-tendent toute notre société. Je dis bien, toute notre société. A mon grand regret, j’ai donc dû régurgiter les Lumières qui m’avaient tant enthousiasmée au lycée, ces philosophes si grandioses qui ont conduit à une Révolution… bourgeoise, blanche, masculine ; j’ai dû revoir les belles promesses de notre pacte républicain, qui laissent sur le tas les noirs, les femmes, les homosexuel-le-s, les personnes handicapées, les étrangers et j’en passe et des meilleures. Tous ces beaux projets qui sont sensés guider notre société ont foiré.


La preuve ? Notre société discrimine. Tout le temps. De notre naissance à notre mort, nous sommes tous victimes des limites du système, certain-e-s plus que d’autres (que dire de la femme qui est aussi pauvre et noire ? Rappelons-nous Roselyne Bachelot en mai 2007 : « [Rama Yade] est femme et noire, elle va être promue. Heureusement qu’elle n’est pas lesbienne et handicapée, sinon elle serait Premier ministre[1] ») Chacun-e, nous cumulons les handicaps ; demandez à la femme qui ne peut annoncer son désir de fonder une famille à son/sa patron-ne de peur d’être licenciée, demandez à l’homosexuel-le qui ne peut raconter son week-end en amoureux le lundi au boulot à la machine à café, etc. Notre vie est parsemée de violences, symboliques ou non, de véritables injonctions à ressembler à un modèle idéal. Et ce modèle, à quoi ressemble-t-il ? Au risque de me répéter : un homme, blanc, valide, hétérosexuel, français, catholique. Si tu sors du cadre, tu fais face à ce mot honni : la discrimination.


Je peux donc revenir à mon propos principal : travailler contre les discriminations n’est pas propulser un groupe minoritaire (encore que, même si on a tendance à l’oublier dans ce discours, les femmes représentent quand même 50% de la population) au-dessus ou le favoriser par rapport à un autre. Ce discours est à la fois rétrograde et aveugle : quand une partie de la population ne vote pas, ne s’exprime pas, n’a pas les mêmes droits que d’autres, c’est la démocratie et le principe même de l’Etat de Droit qui vacillent. Les bases de notre République démocratique sont vaseuses, pataugent, s’enlisent. Il reste tant à repenser que j’en ai le vertige. Voilà à quoi je souhaite m’adonner pour les années à venir.


Car, enfin, les discriminations révèlent en creux les faillites du système tel que nous le vivons au quotidien, et l’on ne peut se satisfaire de ces statistiques effarantes ! Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que les hommes[2], malgré les lois et accords interprofessionnels promouvant l’égalité salariale ; 6 % des habitants des Zones urbaines sensibles ont un diplôme universitaire supérieur contre 16 % de la population qui réside hors de ces territoires[3]. Les discriminations sont toujours présentes, et les inégalités se creusent (0,01 % des individus les plus riches ont gagné 180 000 euros de revenus annuels supplémentaires entre 2004 et 2008, c’est-à-dire 14 années de SMIC[4]) : comment peut-on accepter ces constats aujourd’hui ? Les lois nous protègent, nous encouragent, mais la situation est toujours présente.


L’une des conclusions les plus difficiles à avaler, car dure à combattre, est que le système entier produit des discriminations : il n’est pas question de stigmatiser le mec raciste qui fait des blagues sur les Noirs, on est bien dans des discriminations systémiques, indirectes, non intentionnelles pour la plupart. On crée structurellement des inégalités de traitement fondées sur des critères illégaux (définition juridique de la discrimination), ce qui fait que nous participons tous à un système qui opprime certaines catégories de la population. Ce constat est effarant car la suite logique est : comment combattre un système entier ?


C’est ici que je cherche à apporter ma pierre à l’édifice. Modestement, certes, mais je ne peux tolérer plus longtemps d’être actrice de ce système inégalitaire et discriminant. Il y a trop d’injustices, si violemment vécues au quotidien : il ne s’agit pas que de moqueries quotidiennes, encore que le harcèlement est puni par la loi (et ce d’autant plus s’il est fondé sur l’un des 18 caractères cités dans l’article 225-1 du Code Pénal), mais aussi de violences physiques, qu’elles soient sexistes, racistes ou homophobes (rappelons tristement qu’en 2007, 166 femmes sont mortes en France sous les coups de leur conjoint[5]). C’est intolérable, et ce doit être un combat global et collectif.


Les mentalités doivent changer, ici est la première pierre à poser pour faire progresser nos pratiques à tous. Souvent, je m’indigne, mais me sens bien impuissante. Et puis, qui suis-je pour faire la leçon à mes amis, mon entourage, ma famille lorsqu’ils font acte de préjugés ou de stéréotypes qui entretiennent ou renforcent des discriminations ? Je n’ai aucune prétention à détenir la vérité, me détachant moi-même peu à peu de tous mes préjugés et stéréotypes discriminatoires sans pour autant y parvenir totalement ; je veux juste faire partie de ceux qui interrogent notre système politique et notre société dans sa globalité. Moi qui suis fille, petite-fille et arrière-petite-fille de profs, je ne peux me satisfaire de savoir que l’école, ce haut lieu républicain, renvoie les élèves à leur milieu d’origine sans leur permettre cette ascension sociale que vante tant notre système soi-disant méritocratique[6]. Chaque sous-système social est traversé d’inégalités intolérables qui doivent être combattues : l’école, mais aussi le sport, le monde de l’entreprise... tout, absolument tout est facteur de discrimination.


Au final, je suis intimement convaincue, et je le vis ainsi, que lutter contre les discriminations est une profession de foi intimement politique. Pis, une absolue nécessité, vers plus de justice sociale, de bien-vivre et de vivre-ensemble. Je ne veux ni m’encarter ni me syndiquer, je me prononce sur l’universalité de cette lutte, qui devrait concerner aussi bien les militants de droite que de gauche, les vieux comme les jeunes, les femmes comme les hommes, et ainsi de suite. Si vous acceptez que d’autres que vous soient discriminés, attendez-vous à en être vous aussi victime un jour ou l’autre, plus ou moins violemment.


Ceci étant, je vous remercie d’avoir lu ce manifeste jusqu’au bout, et vous convie, quand vous voulez, à engager la conversation sur ce sujet plus que brûlant qui je l’espère vous a interrogé comme il m’interroge tant depuis toujours. Pour citer Stéphane Hessel : « Indignez-vous[7] ! »



[6] BOURDIEU Pierre & PASSERON Jean-Claude, La reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement. Paris, Editions de Minuit, 1970

[7] HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, Montpellier : Indigène éditions, collection « Ceux qui marchent contre le vent », 2010, 32 p

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